Chapitre 5: PREMIER MEURTRE

J’AI MAL PARTOUT. IL N’Y A PAS UN seul endroit dans tout mon corps qui ne soit pas entièrement à l’agonie, abandonné de ses forces, tremblant, livide, comme si j’avais été rouée de coups. Les cloques sur mes mains, provoquées plus tôt par les rayons du soleil du petit matin, pulsent et grossissent de plus en plus.

Je presse mes doigts contre mes yeux qui souffrent de la luminosité malgré les volets fermés. C’est la lumière qui filtre de la chambre de Matthieu Hache, de laquelle il a ouvert la fenêtre, qui m’incomode. Je tire un peu plus la couverture sur moi, malgré la sensation de chaleur qui brûle ma peau.

Cela fait plusieurs minutes que je suis seule, qu’il m’a laissée à ma souffrance, et les nausées vont en empirant, jusqu’au point où je sens qu’il va falloir que je crache. Tant pis, si je dois mourir, j’aime autant le faire sans m’étouffer dans mon propre vomi – je porte la main à ma bouche pour extirper les gousses d’ail qui l’encombrent. C’est là que mes doigt rencontrent une protubérance là où ma bouche aurait dû être. Je ne comprends pas. Je passe mes doigts dessus, je triture, je cherche à sentir ce qui se passe par le toucher, et c’est là que je me coupe le doigt.

Une larme de sang rougeâtre coule le long de mon doigt et de ma main, puis de mon bras, et je la regarde avec effroi et dégoût. Je continue de tâter ce qui me sert maintenant de bouche, de plus en plus fébrile, me faisant d’autres entailles au fur et à mesure que je panique.

En un bond, effectué sans réfléchir, je me retrouve dans la salle d’eau, cherchant du regard le miroir avant même de me trouver devant. La lumière du jour fait sortir de la fumée de ma peau, partout où elle me touche. Mais ce n’est rien à côté de la vision que le miroir me renvoie, et qui me terrifie, au point où je crois faire un cauchemar. Des dents ont poussé dans tous les sens et pointent vers l’extérieur de ma bouche. D’ailleurs, ce ne sont plus des dents, mais comme des crocs, de taille et de longueur différentes, et qui semblent ne pas avoir de logique dans leur poussée. Sur certains de ces crocs, du vomi et du sang – mon sang. Je sens une nausée remonter et je retourne vers le canapé.

Quand je vais pour m’y affaller de nouveau, plus morte que vive, et couverte de nouvelles cloques purulentes, je vois des petits morceaux blancs par terre, à demi ensanglantés. Lorsque je me penche pour les examiner, je comprends tout de suite ce que c’est. Mes dents. J’ai vomi mes dents en vomissant l’ail et le sang tout à l’heure, et je ne m’en apperçois que maintenant. Je les prends dans ma main et les fixe, horrifiée, pendant quelques secondes.

Qu’est-ce que je fais? Je ne peux pas rester là. Je suis en train de me transformer en quelque chose d’horrible, de dégoûtant, et si Matthieu Hache revient dans cette pièce et me voit comme ça, il m’achèvera. Je ne veux pas mourir, je veux vivre ma vie!

Depuis que je me suis relevée, mes dents arrachées à la main, je commence à me sentir beaucoup mieux. Je crains moins la lumière qui vient de la chambre, mon corps est moins douloureux, et mon regain de santé me donne une puissance et une rapidité jusqu’alors inconnue par moi. Les dents tenues précieusement dans ma main gauche, souvenir de mon ancienne vie, je me dirige à l’extérieur, aussi rapide que l’éclair, aussi discrète qu’un chat – attrapant au passage un chapeau et un imperméable dont le col relevé m’aidera à passer inapperçue dans la rue.


JE NE SUIS APPAREMMENT PAS CAPABLE DE M’EXPOSER au soleil. Quelle idiotie que ces légendes des “nouveaux vampires”! On dirait bien que je ne vais pas briller comme du diamant à chaque rayon, en tout cas. Et j’ai un peu de mal à imaginer Edward Cullen avec la bouche comme la douve du foie dans X-Files – bien que l’idée me donne envie de rire à gorge déployée!

Les cloques de mes mains sont en train de disparaître, pratiquement à vue d’oeil. Je suppose qu’il en est de même pour celles qui sont sur ma figure et mon cou, puisque lorsque je les recherche avec ma main, je ne les sens plus.

La douleur a disparu maintenant – complètement. Je me sens bien, beaucoup mieux qu’avant. Mon corps n’est plus fatigué, je peux marcher, courir, sauter bien plus loin qu’avant, et c’est comme si il n’en avait jamais été autrement. Mon corps semble avoir pris tout seul des habitudes, et j’arrive à utiliser ses nouvelles capacités sans devoir passer par une phase d’apprentissage longue et fastidieuse – tout coule, tout est simple et agréable.

Je me faufile entre les immeubles, là où le soleil ne s’infiltre pas assez pour me faire du mal, en évitant de croiser les passants. Ma célérité et ma toute nouvelle discrétion me permettent de rester invisible à leurs yeux. Je finis par trouver une entrée ouverte vers une vieille cave, où je décide de m’installer pour le reste de la journée, jusqu’à ce que la nuit tombe et que je puisse m’éloigner de ces lieux sans danger.

Le fait que je me sente comme traquée, et que je sois – même si ce sentiment m’était étranger jusqu’à ce moment précis – capable de réagir au quart de tour pour sauver ma peau, me fait m’interroger sur les capacités autres que celles physiques que ma nouvelle condition me procure.

Certes, c’en est fini pour moi du jeu de la séduction, terminé avant d’avoir seulement commencé. Ce n’est pas avec une bouche d’orc que je vais séduire Robert Pattinson ou Tom Cruise! Mais vais-je pouvoir expérimenter d’autres sensations fortes? Celles qu’expérimentent tous les vampires de fiction?

Je me sens un peu ridicule de penser au fait que je ne pourrai plus avoir de conquêtes, ou un mari, alors que ce qui m’arrive est tellement énorme. Qui sait combien de temps de telles pensées vont continuer à s’abattre sur mon moral, combien ces détails vont devenir insignifiants mais me hanter par la même occasion?

La soif est présente, je la sens dans un recoin profond de moi-même, mais elle restera encore muette tant que l’adrénaline de la fuite ne sera pas passée, et qu’une proie ne sera pas suffisamment proche pour tomber sous mes assauts.


LES BRUITS DES MARCHES SONT COMME DES coups de canon dans mes oreilles. Je suis pourtant capable de déterminer que ce sont les pas d’un homme, et qu’il descend normalement les escaliers deux étages au-dessus de là où je me trouve. Tous mes sens sont en alerte, malgré moi. J’anticipe la chasse, j’anticipe le plaisir du meurtre, le plaisir du sang dans ma bouche, et malgré moi j’exulte.

La régularité de sa descente est presque hypnotique, et je me retrouve à ne plus du tout utiliser ma vue. Les sons pulsent dans mes oreilles, et une odeur entêtante me font me balancer de droite à gauche, comme un serpent sous le charme, au rythme de ses pas. Je me penche peu à peu jusqu’à me retrouver accroupie et prête à bondir, tous mes muscles tendus. Il va venir ici, je le sens, je peux presque l’entendre penser. Un instinct animal prend le dessus et mes mouvements se font ceux du cobra et ceux du tigre.

Le bruit que fait ma gorge – un genre de raclement primal – s’éteint, s’étouffant petit à petit, sans que j’aie besoin de faire un effort conscient pour me contrôler, au fur et à mesure que l’homme s’approche à portée d’oreille, et qu’il risque de m’entendre.

Il est juste derrière la porte. L’odeur de son after-shave est puissante, envahissante – et bien que j’aie toujours détesté les gens qui prennent leur bain dans leur bouteille d’eau de cologne, la bave coule de mes lèvres, hors de cette bouche que je ne peux plus fermer.

J’entends les battements de son coeur, le sang qui coulent à toute vitesse dans ses veines, je sens le souffle de sa respiration faire des remous dans l’air et balayer mon visage alors qu’il est de l’autre côté de la porte par rapport à moi.

Sa main est sur la poignée, je le sais avec certitude car elle a bougé de quelques microns, mais il semble s’être arrêté. Un instinct animal l’a-t’il envahi, lui aussi? Un petit signal d’alarme dans sa tête?

Peu importe. Je reste en place, attendant le moment propice pour bondir. Je sais qu’il va entrer, car ses peurs primitives vont être repoussées par son esprit logique, comme cela me serait arrivé il y a encore quelques heures. Je n’ai pas besoin de réfléchir à cela, je sais que c’est comme ça – un genre de conscience vampirique collective, peut-être?

Mon cerveau tourne à cent à l’heure, comme j’ai pu l’expérimenter pendant quelques heures avant l’arrivée de l’homme. J’ai appris les ficelles du vampirisme, les plus basiques mais aussi les plus utiles. J’aurai le temps d’en apprendre plus dans les quelques siècles – millénaires, si je m’y prends bien – de mon existence. Qui sait, je suis peut-être immortelle?

Pour l’instant, je ne veux plus penser. Mon corps se traîne en avant de lui-même, et je me laisse aller à la danse du prédateur. Quand bien même je souhaiterais m’en empêcher, je crois bien que je ne le pourrais pas tant la soif est grande et l’odeur du sang qui pulse dans ses veines remplit mes narines et me fait saliver. Par terre, de longs filets de bave coulent sans discontinuer, pendant que j’attends mon heure, accroupie dans ma flaque de bave.

À peine la porte s’entrouvre-t’elle que je bondis en avant. En moins d’une seconde, je suis sur ma proie. Il n’a même pas encore réalisé que je l’ai déjà éclaté à terre, et j’entends un crac satisfaisant lorsque son dos touche le sol. Il glisse sur deux mètres vers la gauche, laissant une traînée de sang sur le sol pour marquer son itinéraire. Il n’a même pas eu le temps de pousser ne serait-ce qu’un soupir.

Mes dents semblent avoir leur vie propre, et je sens quelque chose bouger dans ce qui me sert de bouche. Lorsque je porte ma main vers elle, je les sens se réorganiser et se désorganiser à nouveau, un peu comme les anémones de mer que le courant fait balloter. Cela doit être un mécanisme pour contenir mon excitation – au lieu de me frotter les mains, mes dents se frottent entre elles. Ça me fait penser aux insectes, et un peu au film Predator, ce qui ne m’enthousiasme guère. Mais tout ça, ce sont des pensées de ma vie d’avant. Je sais que je m’habituerai à ces nouveautés qui font maintenant partie de moi.

Je suis étonnée de la facilité avec laquelle j’accepte mon nouvel état, alors que, il n’y a que quelques heures, j’étais horrifiée par les changements de mon corps. Apparemment, mon cerveau aussi a subi des mutations, et je ne me préoccupe plus de mon apparence, du bien et du mal. Je ne sens plus que cette envie de tuer, ce besoin d’étaler le sang, de jouer avec les tripes de ma victime.

Ça y est, ses yeux s’arrondissent enfin et trahissent sa frayeur quand enfin il arrive à me voir. Ma gorge s’est remise à faire des petits bruits et claquements, ce qui m’amuse beaucoup car je trouve qu’ils ressemblent au bruit que font les aliens dans le film éponyme. En tout cas, je bave bien plus qu’eux! Ma salive coule en filets sur la tête du pauvre gars avec qui je vais repeindre la cave.

Entre crise de panique et crise cardiaque, je le sens qui se prépare à crier et appeller à l’aide. En un mouvement rapide, j’attrape sa langue, que j’arrache et jette un peu plus loin. Le bruit de sa chair qui se sépare fait un bruit très agréable dans mes oreilles.

Il se roule un peu d’agonie. Il faudra que je veille à être un peu plus discrète à l’avenir si je ne veux pas avoir trop d’ennuis avec les chasseurs de vampires – encore une information que je tire de mon subconscient de vampire sans doute! Mais pour l’instant, je n’ai qu’une seule envie: mordre à pleines dents dans cette gorge fragile, et me gorger de sang et de tissus humains.

Comme je me penche sur lui, il essaie de me repousser, mais je suis devenue très forte. Depuis que le moindre mouvement ne me tire plus des cris de douleur, j’ai pu m’habituer à utiliser mon plein potentiel, et ma rapidité ainsi que ma puissance sont phénoménale. Je lui brise trois doigts en attrapant sa main, et il gargouille sa douleur, résigné, pendant que je me repais de lui.

Pendant mon repas, j’apprends beaucoup de choses sur lui. Son nom, ses goûts, le nom de ses amis, de sa famille… Mais surtout, j’ingurgite ses connaissances, ses compétences. Je rejette tout ce qui ne m’est pas utile, en particulier sa dernière pensée pour sa fille Julie, un petit bouchon de deux ans aux boucles blondes et grands yeux bleus. Je n’aime pas son regard triste et fixe pendant que je mange son papa.

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Chapitre 4: TROP TARD

NOUS MARCHONS PENDANT PLUSIEURS HEURES. AU FUR ET à mesure, les crises de larmes de Manon durent de moins en moins longtemps, et sont de plus en plus espacées. Elle tente bien de m’interroger de temps en temps, mais ma réponse est invariable: pas un mot avant l’aube, où nous pourrons aller consulter les livres dans ma bibliothèque.

L’heure approche, et nous nous dirigeons vers l’immeuble éloigné de deux rues du mien, et duquel je peux avoir une vue plongeante sur mon appartement.

“Soyez silencieuse, discrète, suivez-moi de près et faites ce que je fais.”

Nous montons les huit étages par les escaliers. Manon est de plus en plus courbée, son dos s’arrondissant de plus en plus avec les heures qui passent. J’entends son souffle qui se fait plus rapide, comme si elle était essoufflée, ce qui serait logique avec toute la marche que nous avons faite, si nous n’avions pas fait des pauses régulièrement pour que je m’assure que nous ne marchions pas droit dans une embuscade.

Arrivés en haut, j’ouvre la porte de la terrasse supérieure de l’immeuble, et nous nous dirigeons vers le bord. La lumière du jour commence seulement à poindre, le soleil n’est pas encore visible, et seules les lumières des rues en contrebas éclairent quelque chose. Sur la terrasse, il fait très sombre, au point où je me méfie d’où je pose mes pieds – ce n’est pas le moment de tomber, moi qui ai déjà tendance à souvent trébucher ou à me cogner sans raison.

Chaque coin obscur m’inquiète, j’ai l’impression de voir des monstres partout. J’ai hâte d’en finir avec tous ces problèmes, mais je sais aussi que la journée qui commence va être longue et éprouvante, et que je n’aurai pas de répit avant d’avoir trouvé un moyen de m’en tirer – et cela vaut pour Manon, puisqu’elle semble avoir décidé que nos destins sont liés.

J’extirpe mes jumelles de ma sacoche de travail. Une chance que je ne l’aie pas posée directement en arrivant chez moi! Elle contient des instruments indispensables à mon métier, et j’aime être paré pour certaines circonstances. Ceci dit, certains ingrédients utiles sont à un niveau extrèmement bas, et il va falloir passer à mon appartement très vite pour refaire le plein.

L’appartement est toujours plongé dans l’obscurité, et l’éclairage de la rue me permet à peine de distinguer les contours de mes meubles. J’attends patiemment que le jour se lève pour, petit à petit, découvrir une scène de désolation qui me brise le coeur.

Le canapé, qui a été renversé – ou plutôt envoyé sur le côté violemment – laisse aperçevoir les étagères renversées, les livres éparpillés par terre, et les tiroirs de mon bureaux qui manquent. Je suis consterné, et apparemment Manon s’en est rendu compte et elle me scrute, jetant parfois un coup d’oeil dans la direction vague vers où je regarde, mais sans jumelles elle ne voit sans doute pas grand chose, et ne peut pas deviner quel appartement je suis en train de surveiller.

Le soleil se lève, la clarté illumine l’intérieur de mon chez-moi et je vois avec soulagement que la présence que je craignais n’est plus là. Je ressens un énorme poids s’ôter de ma poitrine, et je pousse un soupir. Il ne nous reste plus qu’à nous rendre là-bas et à pondérer la suite des évènements.

“J’ai mal, j’ai trop mal!”

Je sursaute à son cri. Elle s’effondre à genoux sur le ciment du toit-terrasse, la tête baissée, son visage caché par le rideau de ses cheveux bruns. Non sans difficulté, j’attrape son poignet et osculte son pouls, qui bat très vite. Un peu de bave coule de ses lèvres, et je la fais se relever très vite pour l’aider à regagner l’abri de l’obscurité dans le couloir qui mène à l’escalier du bâtiment.

Si j’avais besoin d’une preuve supplémentaire qu’il y a quelque chose de mauvais qui est en train de lui arriver, maintenant je l’ai.


Nous arrivons tant bien que mal jusqu’à mon appartement. Par chance, il y avait peu de passants dans la rue, et elle ne pèse pas bien lourd – j’ai donc pu la soulever et l’aider en passant ma tête sous son bras, malgré le fait que la toucher me donne un sentiment excessivement désagréable. Elle s’effondre sur une chaise, puisque le canapé n’est pas en état de la recevoir.

Je lui amène un verre d’eau pour l’aider à se remettre. Elle tremble tellement qu’elle est obligée de le tenir à deux mains pour l’empêcher de tomber.

“Je- Je suis fichue, c’est ça?”

Sa tête est tombante, et ses épaules soubresautent un peu. Elle a beaucoup souffert sur le trajet puisque nous n’avions rien pour la couvrir, et plusieurs cloques ont fait irruption sur son visage, son cou et ses mains. Je suis confiant que la douleur va passer un peu si elle reste dans l’ombre, et je tire donc les rideaux pour qu’elle ne soit pas directement affectée par la lumière du soleil.

“J’en sais rien.”

Je comprends bien que ce n’est pas ça qui va lui remonter le moral, mais je ne m’imagine pas mentir – et de toute manière, je n’en suis généralement pas capable. Maman disait toujours qu’on lit en moi comme dans un livre.

Il vaut mieux qu’elle ne se fasse pas trop d’illusions, de toute manière, puisque je ne suis pas sûr du tout de pouvoir réussir à l’aider, surtout depuis que j’ai vu à quel point son état évolue vite.

Manon reste prostrée, les mains sur la tête comme si elle cherchait à se protéger, ou à atténuer une douleur. Difficile de savoir comment la soulager – les cachets ne font plus effet depuis quelques heures, et le lever du soleil semble vraiment l’avoir affaiblie et amoindrie.

Je ramasse quelques livres qui sont ouverts, abîmés, et dont les pages ont volé un peu partout. Il en manque, c’est certain, et je n’ai pas de moyen rapide de savoir lesquels ont disparu. Non, pas disparu. Ils ont été volés, plutôt.

Je replace le canapé comme il faut, et j’aide Manon à s’allonger. Je décide de fermer les volets afin que les rayons ne risquent pas de lui brûler la peau à nouveau. Pas la peine d’avoir une future-vampire folle furieuse de douleur, elle sera déjà suffisamment dangereuse d’ici quelques temps.

Je ramène une couverture, pour qu’elle se sente au chaud, car elle commence à claquer des dents et à se couvrir de chair de poule malgré la sueur sur son front et la chaleur qui émane de son corps fiévreux.

J’essaie de me souvenir des livres que j’ai lu sur le sujet, mais j’ai peur de ne pas y avoir suffisamment fait attention. Je me rappelle avoir lu quelque chose à propos de l’ail – l’ail qui empêche les victimes de vampires de faire leur transformation trop vite. L’ail que j’ai fourré dans la bouche de la victime qui se trouvait à la morgue ce matin.

J’ai plusieurs gousses d’ail à la cuisine, mais encore faut-il savoir comment l’utiliser. Je décide de tenter plusieurs approches – un peu d’ail mixé dans un verre de jus de tomate, pour faire passer le goût, et quelques gousses à garder dans la bouche – plus dur, mais il le faut. Cela lui fera peut-être gagner un peu de temps.

Le temps, c’est tout ce qui nous reste. Bientôt, elle se transformera – de toute évidence ce soir – et ce sera terminé. Pas pour elle, qui ira vivre une non-vie pleine de sang, de meurtres et de violence, mais pour moi, qui serai sans doute sa première victime.

J’ai beau réfléchir, recouper des informations dans tous les sens, je vois bien que quelque chose m’échappe, et je réalise que j’ai besoin d’aide.


ELLE VOMIT LES PREMIÈRES FOIS QUE JE LUI insère les gousses d’ail dans la bouche. Le sol et une partie de mon canapé sont recouverts de traces rougeâtres là où elle a vomi – elle n’a pas eu le temps de se lever, et de toute manière elle n’aurait sans doute pas eu la force d’aller bien loin.

Elle se débat un peu mais finit par accepter que je replace les gousses d’ail dans sa bouche. Son esprit est encore maître de son corps, mais pour combien de temps encore? Elle a une volonté de survie farouche, et semble décidée à se battre jusqu’au bout contre son destin.

“Il faut que je réfléchisse. Gardez ça dans la bouche, restez allongée, et surtout ne faites pas d’efforts inutiles. Et puis essayez d’arrêter de vomir.”

De toute manière, chaque mouvement la fait souffrir énormément, car elle se contrôle de moins en moins, et se froisse les muscles à chaque fois qu’elle fait un geste un peu fort, car elle n’arrive pas à doser la force à employer.

J’attrape mon téléphone portable et sors sur le balcon de ma chambre. De là où elle se trouve, elle risque fort de m’entendre avec son ouïe qui accroit, mais je ne peux pas m’éloigner plus. Quoi que je dise ou que je fasse, elle est à ma merci, dans son état – et de toute manière, elle cherchera à me suivre, en rampant s’il le faut, si je veux m’en aller, c’est une certitude.

Je pianote un numéro et la sonnerie retentit au bout de la ligne. Pendant longtemps, personne ne répond, mais j’insiste et au bout de la quarante-neuvième sonnerie, quelqu’un décroche. Il y a un petit silence au bout du fil, la liaison est mauvaise et la ligne grésille, mais bientôt une voix me parvient.

“Qui?”

“Matthieu Hache.”

“Quoi?”

“Un cas de vampirisme, sans mort. Victime femelle, jeune, bien atteinte.”

“Où?”

“Chez moi.”

“J’arrive.”

Quand je raccroche, je me sens légèrement mieux. Le sentiment de ne plus être seul dans cette galère, et l’idée d’avoir auprès de moi une personne capable de réfléchir convenablement, me rassurent. L’impatience me brûle les poumons, j’étouffe.

“Vite…”

Quand je reviens dans le salon, Manon n’est plus là. Il y a dix minutes, pourtant, elle n’arrivait quasiment plus à respirer, et elle était à moitié agonisante sur mon canapé. Après avoir regardé dans la salle de bains, frappé sans réponse à la porte des toilettes, et regardé dans la cuisine si elle n’est pas allée chercher quelque chose pour se désaltérer, je réalise qu’elle s’en est allée. Où? Quand? Pourquoi? Et que dois-je faire maintenant – partir à sa recherche, ou laisser tomber et ramasser les morceaux de ma vie pour repartir du bon pied?

J’ai vraiment beaucoup de mal à concevoir la raison qui l’a poussée à partir, après m’avoir suivi – de force! – quasiment toute la nuit. Je devrais me sentir soulagé mais j’ai l’impression que l’avenir s’annonce somble, et que ce départ n’a rien d’anodin.

Je m’asseois sur le canapé tâché, à côté de l’endroit où elle était allongée il y a encore quelques minutes, et j’observe le carnage de livres autour de moi. La plupart des pages qui traînent par terre sont maintenant constellées de goutellettes de sang et de jus de tomate, résultant de la crise de vomissements de Manon. J’essaie de réfléchir mais tout s’embrouille, et je sens que le manque de sommeil agit un peu sur ma capacité de penser normalement.

Parfois, il faut que je fasse des efforts pour penser hors du cadre, hors de mes petites habitudes. C’est le moment de montrer que je ne suis pas qu’un putain d’handicapé, et de prouver que je vaux autant qu’un autre. Que je suis même plus utile que certaines personnes qui se disent normales, alors même que leur cerveau ne leur sert à rien.

Depuis que je suis tout petit, mes parents ont tout fait pour que ma neuro-atypie ne m’empêche pas de vivre normalement. Il a fallu de nombreux efforts, tous m’ont coûté énormément, en temps et en volonté. Pour toutes les personnes autistes, je souhaite m’en sortir, et mieux que les autres. Mieux que les gens “normaux”. Que les neurotypiques.

Mon cerveau ne marche pas comme ceux des autres. C’est un fait, je l’accepte, mais ça ne veut pas dire que je réfléchis moins bien. Je réfléchis différemment. Et aujourd’hui, il faut que je réfléchisse avec un autre mode de pensée que celui de tout le monde pour comprendre pourquoi Manon est partie, ce qu’elle va faire, et comment je peux faire pour arranger les choses. Et aucun de ces neurotypiques ne saurait agir mieux que moi dans ce cas-là!

Pendant que j’organise mes pensées, les ombres bougent dans la cuisine, suivant le soleil dans sa course, puis finissent par s’allonger alors que l’obscurité commence à peser.

Lorsque la longue silhouette se glisse sans bruit dans l’appartement, je suis prêt. Aucunement surpris, je me lève et lui fais face.

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Chapitre 3: PROBLÈMES INSOLUBLES

DEVANT DEUX TASSES DE CAFÉ BRÛLANT, LE SILENCE se prolonge. Je suis généralement plus à l’aise quand je n’ai pas à faire la conversation, et je l’aurais bien laissée se débrouiller toute seule, mais cette situation qui s’éternise me déconcentre sur mon problème principal: récupérer mon refuge, si possible sans y laisser la vie. Ou un membre. Le fait d’avoir été constamment suivi m’exaspère et me pousse à agir pour résoudre le problème.

Manon touille son café en faisant tinter sa cuillère très rapidement. Nous sommes tous les deux, la tête baissée, absorbés dans le mouvement circulaire et le liquide sombre qui tournoie. Je cherche à me maîtriser – se perdre dans ce mouvement répétitif serait trop facile, un échappatoire tout trouvé pour éviter de penser à des choses horribles, accroupies dans le noir, qui guettent et m’attendent. Le regard de Manon se pose sur mes poings fermés et tremblants. Elle pose sa cuillière sur la soucoupe.

“Je ne sais pas trop par où commencer.”

Ses mains gigotent nerveusement pendant qu’elle tripote un sachet des sachets de sucre disposés sur notre table par les serveurs, et je réalise qu’elle a besoin que je l’interroge pour réussir à dire ce qu’elle veut.

“Quel est le problème?”

Elle sursaute au son de ma voix.

“Mmmh. Difficile à dire, mais je crois que j’ai fait une énorme bêtise tout à l’heure. Maintenant, je suis consciente qu’il faut que je prenne des renseignements auprès de vous, mais j’ai peur que vous ne décidiez de me donner des coups de hache une fois que j’aurai terminé de vous raconter.”

Elle a un petit rire, plutôt incongru avec la gravité de ses propos.

“Peu probable.”

Je ne donne jamais de coups de hache, d’ailleurs je n’en possède même pas. Pourquoi tout le monde fait-il cette assomption?

Elle soupire. Je ne sais pas trop si elle est exaspérée, fatiguée, ou si elle pondère la manière de me dire ce qu’elle veut. Peut-être un peu des trois.

“Quand vous êtes parti, tout à l’heure, nous avons commencé à nettoyer ce… ce carnage.”

Je regarde autour de nous pour vérifier que nous n’avons pas de témoins, ou que le serveur n’a pas une oreille qui traîne.

“Quand nous avons mis le corps dans un des sacs mortuaires pour l’amener à incinérer, j’ai attrapé la tête un peu… trop rapidement. Elle m’a glissé des doigts, et s’est retrouvée par terre. Elle a roulé jusqu’aux pied du chef de service, qui m’a passé un savon.”

“Je suis allée la ramasser et j’ai voulu l’examiner de plus près pour voir si tout était encore en place.”

Elle hésite avant de continuer.

“Le scotch que vous aviez mis autour de sa bouche était un peu enlevé, et lorsque j’ai tiré un peu dessus pour le remettre, c’est là que…”

Sa voix meurt sur les derniers mots. Les yeux agrandis par ce que je crois être de l’horreur, elle fixe la table quelques secondes.

“Et c’est là que la tête de la victime m’a craché du sang à la figure.”


MANON ME RACONTE SON DÉGOÛT ET COMMENT ELLE s’est précipitée dans la salle d’eau pour se débarbouiller, mais pas avant d’en avoir un peu avalé. Elle m’explique ses questionnements sur les possibilités qu’une chose pareille se produise, me décrit la célérité de ses collègues pour finir de remballer le tout et de mener le corps à l’incinérateur, et puis elle commence à aborder les changements – minimes, mais tout de même notables – qu’elle sent se produire en elle depuis quelques heures.

“J’ai mal aux articulations, comme si j’avais fait un effort. Au départ, j’ai pensé que c’était parce que j’avais eu un choc, et que j’étais nerveuse et tendue. Mais j’ai de plus en plus mal, au point où j’ai dû avaler quelques comprimés d’aspirine pour que ça soit supportable. Ils commencent déjà à ne plus faire d’effet.”

Une examination rapide de ses mains montre que ses doigts sont crispés, un peu crochus, et je remarque aussi qu’elle tremble constamment.

“Tout à l’heure, j’ai voulu attraper un dossier sur le bureau, et j’ai donné sans le vouloir un coup dans la lampe qui y était posée. La lampe s’est retrouvée par terre, mais pas au pied du bureau comme elle aurait dû y être… Elle s’est écrasée quelques mètres plus loin.”

Force accrue, pas encore surnaturelle mais suffisamment différente d’intensité pour surprendre.

La consommation de sang de vampire peut provoquer tous ces symptômes. Je me rappelle avoir lu que certaines personnes deviennent complètement accros à ça et cherchent à s’en procurer toujours plus, comme pour les drogues dures. La combinaison de souffrances et d’excitation, le laisser-aller physique menant à une force infernale – le sang de vampire, c’est un peu comme le PCP des riches et des puissants.

“L’odeur du sang m’obsède un peu, aussi.”

Ce dernier détail m’inquiète franchement. Ça veut dire quoi? Je ne sais pas ce qu’implique du sang de vampire dans l’organisme. Je ne connais pas tous les symptômes mais celui-ci est alarmant. Je n’ai jamais entendu parler d’une soudaine attirance pour l’odeur ou le goût du sang – généralement, la consommation du sang de vampire est accompagnée d’un certain dégoût. Sans doute un moyen pour l’organisme de prévenir que rien ne va plus. Seulement le cerveau n’écoute pas toujours le corps.

Est-ce que je vais devoir me renseigner pour savoir si il lui reste une chance? Est-ce cela qu’elle attend de moi?

“Quand vous êtes rentré dans la salle où je m’étais réfugiée pour réfléchir, j’avais presque pris ma décision de vous retrouver pour vous interroger sur ce qu’il m’arrive.”

Ses yeux, quand ils se posent sur moi, sont dilatés.

Toutes mes recherches, tous les jours et toutes les nuits que j’ai passé à faire de la recherche, à expérimenter… Et je n’ai pas prêté attention aux légendes sur les transformations, en tout cas pas celles qui ne sont pas post-mortem! Après tout, mon travail est de me débarrasser des victimes, et pas forcément de tout comprendre à propos de la population vampirique. Il y a une différence, certes très légère, mais qui est très claire dans mon esprit. J’entends le déclic qui se fait dans ma tête quand je réalise mon erreur.

“Je ne sais pas quoi vous dire.”

Elle lève les yeux vers moi et je détourne automatiquement les miens. Le contact occulaire avec les gens me dérange, mais avec ces pupilles qui prennent de plus en plus de place sur son visage, j’ai vraiment du mal à supporter quand elle accroche mon regard. Pour être franc, rien que le fait que ses yeux se posent sur moi me donnent des frissons franchement désagréables dans le dos.

“Comment ça vous savez pas?! Mais si vous vous savez pas, à qui je dois m’adresser bordel?!”

Les quelques clients du café se tournent vers nous à son éclat de voix. Je recommence à me triturer les mains nerveusement.

“Qu’est-ce que vous attendez de moi?”

Je préfère poser la question plutôt que d’essayer de deviner et de risquer une autre scène. Je n’aime pas le fait que je balbutie et que mes mains tremblent toujours.

“Pitié, j’ai peur. Aidez-moi. Je sais pas vers qui d’autre me tourner.”

Il faut faire quelque chose avant que l’intérêt des personnes présentes ne soit trop fort. Pour éviter d’attirer trop l’attention sur nous, je décide de partir aussitôt. Je laisse un billet sur la table pour qu’on se souvienne plus de ma générosité que de l’étrangeté de la situation. Manon prend sa veste sur sa chaise et me suit sans même l’avoir enfilée.


NOUS VOILÀ PARTIS POUR ERRER LE LONG DES avenues peuplées des gens qui vivent la nuit. Difficile de lui expliquer pourquoi nous ne pouvons pas nous rendre chez moi, et pourquoi il est plus prudent de ne pas rester toujours au même endroit. Manon semble encore sous le choc et me suit sans mot dire.

On peut dire que j’ai déjà sauvé plein de vies, avec mon métier. Mais jusqu’à présent c’était des gens que je ne connais pas, et que je ne connaitrai jamais. Avoir une personne à aider en particulier, ça me terrifie. Ses peurs me laissent interdit, et je ne sais pas quoi lui dire lorsqu’elle éclate en sanglot. Je suis vraiment très mal à l’aise, et j’aimerais mieux être seul, mais elle en a décidé autrement.

Je ne sais pas si je vais pouvoir l’aider, et je ne me sens pas en sécurité auprès d’elle. Elle est un peu courbée, ses douleurs se répandent toujours plus loin, bandant ses muscles, fatiguant ses articulations, et la faisant grimacer de douleur. Je passe rapidement dans une pharmacie ouverte de nuit pour acheter des anti-douleurs, mais je doute que cela suffise.

Quand je ressors dans la rue, elle m’emboîte le pas directement. Pas question de la semer, elle m’a bien prévenu qu’elle serait comme mon ombre jusqu’à ce qu’on trouve une solution pour la tirer de là. Je me pose énormément de questions. Que faire pour l’aider? Que faire pour ne pas risquer de me faire égorger au détour d’une rue? Rester auprès d’elle est une folie, j’en suis conscient, mais elle ne me laisse pas le choix puisqu’elle me suit sans faillir.

Il n’y a pas beaucoup d’endroits où nous pouvons nous rendre pour trouver des réponses. Ce n’est pas à la bibliothèque qu’on va trouver des livres sur l’occulte et le surnaturel que je n’ai pas lu et relu des dizaines de fois durant mon enfance!

Maman a toujours été folle des livres d’horreur, des mythes, du surnaturel. Très jeune, j’ai eu accès à énormément de ressources – même dans les romans stupides qu’elle a ammassé depuis son adolescence, et dont les auteurs se basent généralement sur des légendes pour écrire leurs histoires. Et puis il y a eu Internet… Des milliers de vendeurs, des milliers d’ouvrages à se procurer. Un bon paquet d’entre eux se trouvent chez moi en ce moment – justement à l’endroit où nous ne pouvons pas nous rendre pour l’instant. Les possibilités s’amenuisent au fur et à mesure que je réfléchis à comment me sortir de là.

J’ai une mémoire fantastique pour tout ce qui me passionne. Je commence à regretter amèrement de n’avoir pas vu l’intérêt d’étendre mon champ de connaissances avant ce soir. Papa m’avait bien dit, pourtant, d’apprendre tout sur tout, de profiter de chaque expérience, de chaque heure de veille pour accroître mes connaissances et mes domaines d’expertise! Il est trop tard pour me morfondre, mais je me jure de remédier à cette attitude de suffisance si je m’en sors indemne.

Si je m’en sors, si on s’en sort, il va me falloir faire des soirées entières de lecture et d’assimilation d’information. Il va aussi que je réfléchisse fortement à quels autres sujets je devrais m’intéresser – on ne sait jamais ce qui peut se passer à l’avenir, et je commence à croire qu’il vaut mieux être prêt à tout.

Va-t’il falloir que je devienne un expert en armes? Un artiste martial accompli, comme mon père aurait voulu que je sois? J’exècre l’idée d’une vie de violence, je ne m’imagine pas comme le vengeur masqué, qui part à l’assaut des forces du mal le katana entre les dents. Cette distinction entre la violence et l’horreur de mon métier peut paraître absurde à qui ne connait pas ce que je fais, mais elle est essentielle à mes yeux.

Va-t’il falloir que je termine la vie de la petite Manon, toute nouvelle assistante à la morgue qui m’emploie régulièrement depuis des années? Quelles seront les conséquences si j’y parviens? Et surtout, quelles seront les conséquences pour moi si je n’y parviens pas?

Mort, déshonneur, chômage. Tous ces mots sont lours de sens dans ma tête, mon éducation depuis ma plus tendre enfance me pousse à aller dans la direction opposée. Il faut que je vaincque, il faut que je sois un gagnant, le meilleur, pour mes parents. Et quoi qu’il arrive, il faut que je trouve une issue en ma faveur à ce problème.

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Chapitre 2: AVEC MANON

LORSQUE JE RENTRE DANS MON APPARTEMENT, JE REMARQUE tout de suite que certaines choses ne sont pas à leur place, malgré l’obscurité. La table de l’entrée est légèrement déplacée, comme si quelque chose de gros n’avait pas réussi à se faufiler entre elle et le mur du couloir. De là où je me tiens, je vois qu’un des coins du tapis du salon est retourné.

Des frissons courent le long de mon dos, et je reste immobile, à l’affût du moindre bruit ou mouvement suspect. Le petit morceau de papier que je coince habituellement dans la porte avant de la refermer est tombé lorsque j’ai ouvert la porte, je sais donc que l’intrus est sans aucun doute passé par une des fenêtres.

Le problème avec ce genre de visites, c’est qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre. Faut-il que je sorte un poignard en argent de mon imperméable? Une croix de ma poche de pantalon arrière? Ou bien dois-je me munir de la batte de base-ball qui se trouve dans le porte-parapluies à l’entrée?

Toutes ces armes – et bien d’autres – sont là, disséminées aux quatres coins de mon appartement, mais je ne sais pas m’en servir – je ne me suis jamais retrouvé face aux forces du surnaturel de cette manière. À chaque fois que je les ai rencontrées, c’était pour effacer leurs traces, empêcher les victimes de revenir à la vie. Je ne suis pas un combattant.

Il y a une zone d’ombre un peu plus loin. Un endroit derrière un fauteuil que j’apperçois depuis le pas de la porte, et qui devrait être éclairé au moins un tout petit peu par les lumières orangées de la rue, reste impossible à scruter, malgré mes efforts pour plisser les yeux ou focaliser.

En même temps, j’entends un tout petit bruit. Un bruit que je n’arrive pas à analyser tout de suite, mais qui lance un petit signal d’alarme dans ma tête.

J’ai une conscience du danger plutôt limitée, mais – grâce à mes réflexions – je me suis fixé des règles très précises si un tel cas devait se produire. Plutôt que de rentrer et de partir en reconnaissance, risquant probablement de me faire attaquer par quelque chose sorti de derrière moi, il faut que je recule et que je sorte. Ce que je fais. Ma rapidité de réaction me stupéfait moi-même.

Une fois dans le couloir faiblement éclairé, les yeux toujours rivés devant moi pour discerner si quelque chose avance vers moi – ou se jette sur moi -, je ferme la porte avec le plus grand calme possible. Le but est de ne pas attirer trop l’attention, celle des voisins ou celle du monstre qui m’attend à l’intérieur. Le temps que la chose réalise que je suis ressorti au lieu de fermer la porte d’entrée derrière moi, je serai loin.

Mes pas sont étouffés par la moquette du couloir. Je délaisse l’ascenceur, que je ne prends jamais, pour dévaler les escaliers sur deux étages. Ne jamais s’enfermer quelque part lorsqu’il y a un risque: un tremblement de terre, un incendie ou une invasion de zombis, c’est pareil! Il est trop facile de se faire piéger dans une cage d’ascenceur – les monstres finissent toujours par réussir à rentrer, et il y a peu de moyens sûrs de sortir.

Lorsque je me retrouve dehors, je m’arrête quelques secondes pour scruter mes fenêtres. Une d’entre elle est entrouverte, les lumières sont toujours éteintes. Je ne vois rien d’autre.

Mon plan est clair: je ne rentrerai chez moi que demain matin, lorsque le jour se sera levé et que je pourrai jeter un oeil à l’intérieur de mon appartement depuis un des immeubles voisins, avec une paire de jumelles que je garde toujours dans ma sacoche avec tout mon attirail.

Une fois, je me suis inquiété pour rien: le chat du voisin avait réussi à pousser le battant de la fenêtre que j’avais dû mal fermer, et avait fait la fiesta dans mon appartement. Ceci dit, depuis ce jour là, je vérifie toujours les fenêtres avant de sortir, et je suis formel: ce matin, elles étaient fermées.

En marchant d’un pas calme parmi les passants qui rentrent chez eux, je m’éloigne de l’appartement. J’ai une folle envie de tripoter mes clefs ou de compter mes pas – une manière de faire descendre le stress. Mais je combats cette pulsion afin de garder mes sens en alerte, au maximum de mes possibilités. Une longue nuit m’attend, sans le réconfort de mon chez-moi. Je réfléchis à ma destination dans la lumière jaune des lampadaires, tout en repartant vers mon arrêt de bus habituel.

Savoir pourquoi une créature des ténèbres m’attend chez moi, je peux le deviner – même si je n’ai aucun moyen d’en être sûr: je dérange. Les ténèbres renferment plein de choses horribles, et ces choses-là n’aiment pas particulièrement qu’on en sache trop sur eux. Surtout si ce savoir consiste en grande partie à se débarrasser d’eux.

Le bruit que j’ai entendu, je finis par l’analyser. C’était un bruit furtif, très léger, mais suffisamment fort pour que je puisse l’entendre. Comme un glissement. On aurait dit que c’était un pas de côté, fait le plus discrètement possible, mais pas trop discrètement tout de même. Pour que je l’entende. Pour que je sache ce qui m’attendait. Je m’arrête une seconde, le coeur battant follement et le souffle court.

Pourquoi la chose m’a-t’elle permis de m’en aller? Pourquoi ne m’a-t’elle pas attaqué lorsque j’ai posé le pied dans l’entrée, les mains occupées avec les clefs, le courrier et ma sacoche?

Tout en réflechissant, je retrace automatiquement mes pas jusqu’à la morgue que j’ai quitté en fin d’après-midi. Il y a toujours une équipe présente pour les cas d’urgence, et je décide de rentrer pour refaire une petite vérification. Tant qu’à avoir du temps à perdre, pourquoi ne serais-je pas outrageusement méticuleux? Exercer mon métier me permet de faire marcher mon cerveau en roue libre, et je réussis parfois à régler mes problèmes personnels en réglant ceux des autres.

Les néons me font cligner des yeux quand j’entre dans la morgue. La lumière crue, finalement, me sort tout à fait de mes pensées, et je fais un petit signe de tête au gardien en me dirigeant vers le bureau du chef de service. Les traits du chef sont si communs, si banals, que j’ai toujours du mal à savoir si c’est bien lui – mais lui me reconnait sans problème, et j’arrive à cadrer sa manière de parler à l’image que j’ai de lui dans ma tête.

“Encore là? Vous n’arrêtez jamais!”

C’est pas vrai du tout: je ne travaille jamais la nuit, en général – trop dangereux. Je ne serais jamais repassé par ici si je n’avais pas eu un intrus chez moi, et s’il n’avait pas fallu que j’attende le lever du jour pour rentrer chez moi en sécurité. Quelle galère! J’allais devoir trouver un autre endroit où attendre – la morgue semblait bien trop pleine de gens bavards ce soir pour pouvoir me convenir.

“Je suis venu voir si tout allait bien, et vous réclamer ma paie pour aujourd’hui.”

Ce n’est pas la morgue, évidemment, qui me paie, mais le chef de service lui-même. Une sorte de collecte est faite parmi les employés pour payer mes services – je pourrais me comparer un peu à un parrain de la Mafia, que l’on paie pour sa protection, mais je pense que c’est légèrement différent. Après tout, ce n’est pas moi qui déchaîne les monstres sur la morgue, et je ne demande pas à être payé si je n’effectue pas de travail.

“Si vous pouvez revenir demain, ça sera prêt.”

Je me dirige alors vers la salle d’autopsie où, plus tôt dans la journée, j’ai décapité la victime d’un vampire. Je réalise trop tard qu’il aurait fallu que je dise quelque chose au chef de service, comme “d’accord”, “au revoir”, ou “à demain, alors!” – je suis déjà loin quand les mots franchissent mes lèvres.


LA TABLE AU MILIEU DE LA SALLE EST vide. J’ai un petit moment de panique avant de réaliser qu’ils ont déjà dû récupérer les morceaux, et, s’ils sont intelligents – ou s’ils ont eu suffisamment peur – les amener à incinérer.

“Hey.” Je sursaute au son de la voix qui m’interpelle. Quand je me retourne, je remarque que l’assistante est toujours là. Elle est assise par terre, cachée à moitié par un bureau qui se trouve dans un recoin de la pièce, en retrait par rapport à la porte, et je ne l’ai pas vue jusqu’à ce qu’elle m’adresse la parole. Le fait qu’elle ne cherche pas à fuir ou à faire venir la sécurité m’indique qu’elle me reconnait et qu’elle n’est pas en train de penser que je suis un intrus. Je me détends légèrement.

“Ils ont embarqué le cadavre pour l’incinérer d’urgence, comme vous l’avez spécifié. Apparemment, c’est pas la première fois, ils avaient l’air de s’avoir à qui s’adresser.” Sa voix est basse, presque inaudible.

Cette diligence ne m’étonne pas vraiment. En effet, ce n’est pas la première fois que le chef de service de la morgue la plus utilisée de la ville voit un cas de vampirisation.

La première fois, la moitié de son personnel a été décimé par ce que la police appellerait plus tard “le boucher de la morgue”. En fait, c’était juste une victime dont l’heure était venue de se relever, et on n’avait pas disposé d’elle suffisamment vite pour éviter le massacre – parce que le surnaturel ne vient pas dans les manuels pour gérer les morgues, et qu’il n’y a pas de livre s’appellant Vampirisation for Dummies.

Lorsque le chef de service avait appellé son collègue de la morgue d’une ville voisine avait téléphoné, celui-ci lui a recommandé de s’adresser à moi. Il avait ainsi permis d’éviter le pire: une armée de morts-vivants s’abattant sur la ville et ses environs. J’avais travaillé de l’aube jusqu’au crépuscule, sous l’oeil suspicieux des employés survivants. Malgré ce qu’ils avaient vu la veille – leurs collègues massacrés, et le cadavre disparu – ils avaient du mal à s’avouer la vérité.

Ce n’est que lorsque les doigts de la dernière victime ont commencé à bouger par spasmes, à gratter sur la table d’examination pendant que je faisais les derniers préparatifs, qu’ils décidèrent inconsciemment de me faire confiance.

Depuis ce jour, les employés les plus anciens se chargent de mettre les petits nouveaux au courant des activités un peu étranges qui peuvent se dérouler ici, et leur expliquent la nécessité de faire les collectes d’argent pour me payer. Mais la plupart d’entre eux ne croient pas un mot de ce qui leur est dit, prenant ça pour une taquinerie ou un bizutage, jusqu’à ce que je doive faire mon apparition suivante sur les lieux.

“Vous êtes pas très bavard, hein?” Elle semble avoir quelque chose à me dire, mais elle tourne autour du pot. Son teint est blanc avec des reflets verdâtres sous les néons de la salle.

“Non.”

Et puis je ne sais pas à quel point je pourrais avoir une discussion avec quelqu’un que je viens juste de rencontrer. De plus, la plupart des gens n’ont généralement aucun intérêt pour mon sujet de discussion habituel, ce qui fait que je n’ai pas beaucoup d’intérêt à parler avec eux.

N’ayant plus rien à faire ici, je me dirige vers la porte de sortie. Après un long regard silencieux, elle se dirige vers le porte-manteau, attrape une veste et emprunte le même passage.


ELLE ME SUIT. AU DÉPART, JE PENSAIS JUSTE qu’elle se dirigeait dans la même direction que moi, et que par hasard elle allait à la même allure, ce qui fait que nous marchions quasiment côte à côte. Mais j’ai feinté: j’ai accéléré, ralenti, je suis même revenu sur mes pas après avoir fait un long détour, et elle est toujours là.

“Dites, vous voulez pas aller prendre un verre?”

Après une demie-heure de marche, elle a fini par dire ce qu’elle veut.

“Pourquoi faire?”

Je suis surtout en train de me demander ce que je vais faire cette nuit, où est-ce que je vais me poster pour attendre l’aube, afin de vérifier que mon appartement est à nouveau vide, et – qui sait! – peut-être repérer où s’en va la chose qui s’est tapie à l’intérieur.

“Faut que je vous parle, j’ai des questions à vous poser.”

Je vais pour refuser quand elle enchaîne: “Je sais pas à qui en parler, j’ai une trouille monstre, et je crois j’ai un très gros problème.” Ses yeux essaient d’accrocher les miens, mais mon regard reste fixé de l’autre côté.

Les mots qui sortent de sa bouche, l’invitation à participer à une situation sociale, me terrifient presque autant que le monstre semi-furtif qui m’attend chez moi. Manon Dhay continue à me suivre, me collant comme une ombre, et je finis par céder en me dirigeant à l’intérieur d’un café qui semble peu fréquenté.

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Chapitre 1: LA MORGUE

C’ÉTAIT ENCORE UNE DE CES JEUNETTES QUI PENSENT que les vampires sont des créatures sexy, qu’ils sont foncièrement bons, beaux comme des dieux, et que les “mauvais côtés” – buveurs de sang, tortionnaires, assassins, psychopathes, pour n’en citer que quelques uns – peuvent être balayés d’un haussement d’épaule. Encore une victime de Robert Pattinson, quoi!

À seize ans à peine, elle avait dû penser qu’elle devait “se dépêcher avant que sa beauté ne se fane”. Elle avait donc, apparemment, décidé de partir en quête d’un de ces suceurs de sang. Comme ces gens étaient stupides, se fiant à la pop culture pour prendre des décisions qui allaient changer leur vie – pour le pire mais jamais pour le meilleur!

Celle-ci avait eu de la chance dans son malheur: elle avait fini la gorge ouverte, dans une mare de sang, mais elle n’aurait pas à subir l’ultime horreur de devenir, elle-même, un monstre. J’allais veiller à ça.

À trente-quatre ans, j’ai déjà connu ce genre de situations plusieurs fois. J’ai tranché quelques têtes, planté quelques pieux, ne laissant au hasard aucune mort douteuse. Les mythes sur les vampires sont très nombreux, et jamais je n’ai voulu laisser à la chance la possibilité de me tromper – de faillir! – sur un sujet aussi délicat. Un nouveau vampire dans ce monde, c’est un poids que je ne souhaite pas porter, parce que je suis toujours celui qui doit passer derrière pour nettoyer les massacres.

Ah, pour ça, le mythe du vampire glamour et torturé par sa vie de crime, c’est vendeur chez les adolescentes! Toutes ces séries, comme True Blood ou Twilight, qui montrent des vampires intégrés parmi les humains, évoluant dans leur milieu sans souci, ont vraiment fait beaucoup de mal à la génération d’après la mienne.

J’ai grandi dans la saine peur du vampire. À mon époque, et durant les siècles qui ont précédé, les vampires – même si leur représentation n’était pas totalement fidèle à ce qu’ils sont réellement – étaient au moins montrés comme des êtres dangereux, dont il vaut mieux ne pas s’approcher.

Tous ces livres contemporains, écrits par des Anne Rice et des Stephenie Meyer au comble du romantique, ont passionné les foules, amenant une vision d’un vampire très sensible, sensé, raisonné, à l’écoute, et surtout, bon, pieux, charitable, prêt à se sacrifier. Faut-il voir là un lobby vampire à l’action? Garder suffisamment de fascination pour faire rêver tout le monde, et assez de facteur crainte pour ne pas être trop ennuyés par les foules. Ces saletés ont vraiment bien fait leur trou, bien tracé leur chemin!

Toutes ces fadaises sur les vampires avec une âme… Au final, c’est juste un moyen de faire frémir le coeur des adolescentes, et de pouvoir plus facilement les attirer dans un recoin sombre pour leur arracher la gorge et baigner dans leur sang. La plupart de ces inconscientes, comme ce fût sans doute le cas ce soir, se proposent même volontairement, la gorge découverte et palpitante – ayant entendu que l’étreinte du vampire était la plus forte des extases! Encore des mensonges pour faciliter la non-vie de ces créatures infectes. Je les imagine, soupirant un “Edward!” lorsque la Chose se penche pour leur embrasser le cou, avant de se rendre compte de leur erreur fatale – mais trop tard.

Je m’appelle Matthieu Hache. Mon nom fait parfois rire les gens qui savent quel est mon occupation – c’est idiot, d’ailleurs, car je ne me sers jamais de hache quand j’officie. Je suis celui que l’on appelle quand un cas de ce genre se produit. Pas la police, évidemment, qui verrait plutôt d’un mauvais oeil mes petites affaires. Mais les morgues ont déjà eu assez de problèmes avec les morts-vivants et les forces du surnaturel par le passé pour ne pas savoir que dans certains cas il faut agir vite. Très vite.

Dans ma jeunesse, j’ai appris méthodiquement toutes les mythologies, tous les textes se rapportant au surnaturel. J’ai eu l’occasion de tester une à une toutes mes théories pour empêcher les infectés de revenir à la non-vie. La plupart sont des idées farfelues, des remèdes de bonnes femmes qui font autant d’effet qu’un sparadrap sur une jambe de bois, mais ça ne m’empêche pas de passer un à un tous les éléments du folklore à chaque fois. J’estime qu’il vaut mieux être méticuleux, et il vaut mieux trop en faire plutôt que de se retrouver en mauvaise situation, avec un élément vampirique déchaîné. Depuis des années, je traite les cas de victimes du surnaturel, et je le fais bien. Je connais toutes les techniques, je suis efficace, rapide et fiable.

J’ai reçu ce matin un e-mail crypté de la part d’une jeune femme au nom exotique, Manon Dhay, la nouvelle assistante du service de la morgue, pour qui c’est le premier cas de mort par vampirisation. J’imagine à peine la tête qu’elle a dû faire lorsque son patron l’a mise au courant – à sa place peu de gens y croiraient! Qui ne s’étranglerait pas de rire en ayant une telle conversation? Et qui ne frémirait pas en voyant les yeux sérieux et sombres de son patron – en découvrant que les coins sombres, contrairement à ce qu’on nous dit depuis que nous sommes tout petits, recellent bien des choses horribles. Les gens ne voient pas l’évidence, même quand elle est sous leur yeux. Et parfois, quand cette évidence se relève d’entre les morts, toutes dents dehors, et décide de leur ouvrir sauvagement les veines à grands coups de dents effilées comme des lames de rasoir, on voit bien qu’ils n’y croient toujours pas et sont persuadés d’être en train de cauchemarder.

Il y a un cas de V. dans notre M. et le grand chef vous demande de passer avant la tombée de la nuit.

Je n’ai pas besoin qu’on me mette les points sur les i à ce sujet. Bien que j’ai parfois besoin d’explications quand les mots ne sont pas clairs, je suis dans mon élément quand on me parle travail. J’ai donc vite emballé tout le nécessaire pour m’assurer que ce cas-ci ne nous reviendrait pas en pleine face pour nous arracher la tête d’un coup de dents.

Une fois que j’en aurai terminé avec elle, il n’y aura pas de cérémonie avec cercueil ouvert, mais ça, ça peut s’arranger, avec la connivence du patron de la morgue – un gars à la physionomie banale dont je n’arrive jamais à me souvenir du nom, et qui a l’habitude de déléguer les soucis de ce genre sur ses employés. Il faut dire qu’il en a assez bavé il y a quelques années avec le premier cas surnaturel dans sa morgue – à l’époque, nous ne nous connaissions pas, et il y avait eu une hécatombe parmi ses employés. Je ne vous dis même pas à quel point ce fût difficile à expliquer à la police!

Au fil des années, les personnes qui travaillent dans ce district ont toutes fini mortes ou enfermées dans une maison de repos. Je comprends la volonté de ce gars de se décharger de ses problèmes sur quelqu’un d’autre, vraiment. Dans ce genre de métier, il faut avoir des ressources pour vivre longtemps – qui me croirait si je disais que parfois vivre et travailler parmi les morts pouvait être plus dangereux que de se mettre un foulard autour des yeux et d’aller faire un tour à pied sur l’autoroute?

Je fais signe de se reculer à l’équipe de jour, tous ces gens qui se préparent à moitié pour rentrer chez eux, tout en me regardant sortir mes outils les yeux ronds. Ail, croix, scie à os… Pas question de laisser quoi que ce soit de côté. Ils partent tous d’un commun accord fumer une cigarette ou boire un café au moment où je prends mes gants et que j’attrape ma scie. La fascination a ses limites.

Je fais une petite inspection de routine – pas la peine de se livrer à des actions que les honnêtes gens trouvent atroces sur un cadavre qui ne risque pas de se relever. Je scrute la blessure à la gorge, ouverte de part en part, rouge, mouillée, béante, qui semble plus avoir été arrachée que coupée. Le sang a bouillonné, les yeux ont les pupilles qui continuent à se dilater. Aucune des petites bestioles friandes de cadavres n’ont commencé à proliférer. Au final, les signes collent à ce que le chef de service de la morgue m’a dit: un beau cas de vampirisation. À force, il commence à avoir l’oeil! Il faut agir vite, avant que le cadavre ne se réveille et ne dévaste tout sur son passage dans sa soif de sang, alors je me mets de suite au travail, la sueur coulant de mon front et le long de mes tempes.

Je colle un crucifix dans la bouche du cadavre, avec quelques gousses d’ail, en tassant bien le tout. Le pieu dans le coeur se dresse maintenant droit vers le plafond, au milieu d’une giclée de sang marron. Après une dernière vérification, pour voir si les dents et la bouche de la morte n’ont pas déjà changé, je ferme sa bouche en la couvrant de gros scotch marron, en faisant plusieurs fois le tour de sa tête par sécurité, et je lui coupe les mains après avoir enfoncé un clou dans leurs paumes – sans ses mains, ça sera plus difficile de se détacher ou de se saisir d’innocentes personnes. Les doigts frétillent un peu, c’est signe qu’il faut que je me dépêche.

Je l’asperge entièrement d’eau bénite, que j’ai ramené exprès dans un gros bidon. La table mortuaire est inondée d’eau bénite et de sang. Je sépare la tête de son corps avec ma scie en prenant soin de l’emballer séparément, et je laisse derrière moi une recommandation pour le chef de service sur un petit papier:

Elle doit être enterrée à l’envers, face contre terre.

Ça les désoriente suffisamment pour qu’ils perdent un temps phénoménal à creuser vers le centre de la terre, une fois qu’ils ont fait éclater leur cercueil. Du moins, si celle-ci arrive jamais à ce point-là. Je rajoute en post scriptum:

Encore mieux si incinérée.

Mon travail terminé, je laisse tout de même un bol de riz dans un coin, dont je cache quelques grains derrière un placard. J’en glisse aussi sous une chaise, coincés, invisibles. Dernière précaution, sans doute inutile, mais qui fait partie de ma routine. Saviez-vous qu’un vampire doit compter chaque grain de riz dans une pièce avant de pouvoir en sortir? Encore faut-il qu’ils soient tous visibles.


QUAND JE SORS DE LA PIÈCE, LA NOUVELLE assistante est adossée au mur un peu plus loin dans le couloir. Elle n’a aucune raison de se trouver là – en général les gens vont le plus loin possible de l’endroit où je travaille pour ne pas entendre de gargouillis ou autres bruits déplaisants. J’ai l’impression de me retrouver dans une embuscade.

“Monsieur Hache? C’est moi qui vous ai envoyé le mail ce matin”. Elle finit de fumer une cigarette, et sa voix a le son rauque de celle des gros fumeurs. Je m’arrête et la regarde en coin. Ses cheveux retombent à moitié sur ses yeux, mais ça ne semble pas la déranger.

“D’accord.” J’ai toujours été un homme de peu de mots. Mes mains commençent à s’emmêler, comme à chaque fois que je me retrouve dans une situation sociale avec quelqu’un que je ne connais pas. J’essaie de poser mon regard où je peux, afin de ne pas trop m’impliquer, et je tripote nerveusement la poignée de ma malette.

Elle écrase sa clope par terre d’un geste nonchalant. Je sens bien qu’elle me regarde. Est-ce qu’elle est dégoûtée par ce que je viens de faire? Ou est-ce qu’elle a une autre raison de venir me parler? Mon ongle attaque une des coutures de la poignée, tirant et raclant petit à petit le cuir et le fil. Au fur et à mesure des années, j’ai pris l’habitude de recevoir des réflexions hargneuses à propos de mes activités. Je continue à ne pas comprendre pourquoi – après tout, je rend service, les gens devraient être reconnaissants.

“Moi c’est Manon, au fait.”

“Oui.” Je me souviens parfaitement du nom, et même de l’adresse e-mail de la personne qui m’a envoyé le message de ce matin. Je me rappelle même qu’elle utilise une police de caractère fantaisiste qui m’a un peu exaspéré – franchement, quelle est l’utilité d’écrire en violet et en italique? Je ne m’étendrai pas sur l’utilisation de Comic Sans MS, par pitié pour mes dents, qui vont déjà assez mal sans les faire grincer continuellement.

J’ai une très bonne mémoire pour les détails, ça compense mes difficultés dans d’autres domaines – comme la conversation, par exemple! Je continue à regarder ailleurs, attendant qu’elle s’écarte pour que je puisse passer. Est-ce que je peux partir, est-ce que la conversation est finie?

“Drôle de métier que vous faites là… Je n’aurais pas vu de mes propres yeux les changements physiologiques progressifs du cadavre, je crois bien que je n’aurais pas pu… D’ailleurs, j’ai peur de ne pas y croire encore maintenant!”

J’ai du mal à déchiffrer son expression ou le ton de sa voix. Je tripote machinalement la poignée de la porte derrière moi. Je sens ses yeux fixés sur moi, et ça me donne presque envie de repartir dans la pièce d’où je viens, avec le cadavre décapité et le sang partout. Mais je me souviens encore des conseils de maman, qui m’a répété tout au long de sa vie de ne pas bidouiller les poignées, et de faire un effort pour ne pas fuir les interactions sociales. Je me frotter machinalement les mains, fixant le sol, ne sachant trop quoi dire.

“Bon ben merci… J’espère à bientôt!” Elle me fait un petit geste hésitant de la main. “En fait, non, pas trop tôt quand même, ça serait mieux!”

Elle sourit en disant ça – je le vois du coin de l’oeil – et pourtant, j’ai un mouvement de recul involontaire à ce qui m’a semblé une rebuffade.

C’est certain qu’on ne me voit jamais venir d’un bon oeil – quand je suis là, ça signifie toujours qu’il y a quelque chose de pourri et d’horrible qui vient d’arriver. Une fois, j’ai dû nettoyer une morgue entière, après que les trois quarts de son personnel se soit fait massacrer par un mort-vivant. Je dois dire que l’accueil qui m’a été fait était plutôt froid – mais ça fait partie du métier, et franchement, je préfére ça à de gênantes tapes dans le dos, ou des mots trop personnels de remerciement, la main sur l’épaule et les larmes dans les yeux. Je me passe sans souci de leur gratitude, et je me sens toujours mieux quand on ne s’occupe pas trop de moi.

Ce n’est qu’après qu’elle ait passé la porte en me jetant un dernier regard qu’il me vient à l’esprit de dire au revoir. Je jette mes gants et ma tenue tâchés de sang dans la poubelle prévue à cet effet, et je pars prendre mon bus pour rentrer chez moi.

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The Monster Within

C’est Stephen King qui a dit:

People want to know why I do this, why I write such gross stuff. I like to tell them I have the heart of a small boy… and I keep it in a jar on my desk.

Je me suis longtemps empêchée de publier certains de mes écrits, les trouvant trop durs, trop horribles pour être montrés aux yeux de tous, et surtout de ceux qui me connaissent.

Que penseraient les gens? Que diraient-ils de me voir écrire des horreurs – ou pire! Des moments sensuels ou sexuels, des moments cucul la praline où le romantisme coule à flot? Que penseraient ma mère, mon mari, mes enfants peut-être un jour en voyant les scénarios ignobles qui me trottent dans la tête? Si je suis capable de penser à cela, suis-je bien saine d’esprit?

Écrire, c’est se dévoiler. Moi, je n’ai pas le coeur d’un petit garçon dans un bocal sur mon bureau, par contre, j’ai un gros monstre gluant qui rôde dans ma tête. Lorsque je lui laisse la main, il salit, il souille tout… et étrangement, je me délecte d’en voir les résultats. Je sais toujours me faire peur, et je sais que ces moments de terreur abjecte trouveront peut-être écho dans la tête de quelqu’un d’autre, mais pour cela, il faut passer le cap de la honte.

Alors, si vous passez par là… vous qui me connaissez personnellement, qui me côtoyez dans ma vie de tous les jours… réfléchissez avant de vous lancer dans la lecture de mes oeuvres inachevables. Peut-être y trouverez-vous une version de moi qui va vous déplaire, et que vous ne connaissez pas.

Les oeuvres inachevables seront retravaillés ou laissées en l’état, selon mes humeurs et le temps que j’ai envie d’y consacrer. Il y aura peut-être des suites, mais sans doute pas. Tout ce que je n’ai pas osé finir, publier… tout ce qui s’est retrouvé au fond d’un tiroir ou dans un dossier planqué sur mon ordi… tout ce qui me fait honte… tout sera là.

WARNING: RADIOACTIVE MUTANT SCRIBBLES AHEAD.
READ AT YOUR OWN RISKS.

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