J’AI MAL PARTOUT. IL N’Y A PAS UN seul endroit dans tout mon corps qui ne soit pas entièrement à l’agonie, abandonné de ses forces, tremblant, livide, comme si j’avais été rouée de coups. Les cloques sur mes mains, provoquées plus tôt par les rayons du soleil du petit matin, pulsent et grossissent de plus en plus.
Je presse mes doigts contre mes yeux qui souffrent de la luminosité malgré les volets fermés. C’est la lumière qui filtre de la chambre de Matthieu Hache, de laquelle il a ouvert la fenêtre, qui m’incomode. Je tire un peu plus la couverture sur moi, malgré la sensation de chaleur qui brûle ma peau.
Cela fait plusieurs minutes que je suis seule, qu’il m’a laissée à ma souffrance, et les nausées vont en empirant, jusqu’au point où je sens qu’il va falloir que je crache. Tant pis, si je dois mourir, j’aime autant le faire sans m’étouffer dans mon propre vomi – je porte la main à ma bouche pour extirper les gousses d’ail qui l’encombrent. C’est là que mes doigt rencontrent une protubérance là où ma bouche aurait dû être. Je ne comprends pas. Je passe mes doigts dessus, je triture, je cherche à sentir ce qui se passe par le toucher, et c’est là que je me coupe le doigt.
Une larme de sang rougeâtre coule le long de mon doigt et de ma main, puis de mon bras, et je la regarde avec effroi et dégoût. Je continue de tâter ce qui me sert maintenant de bouche, de plus en plus fébrile, me faisant d’autres entailles au fur et à mesure que je panique.
En un bond, effectué sans réfléchir, je me retrouve dans la salle d’eau, cherchant du regard le miroir avant même de me trouver devant. La lumière du jour fait sortir de la fumée de ma peau, partout où elle me touche. Mais ce n’est rien à côté de la vision que le miroir me renvoie, et qui me terrifie, au point où je crois faire un cauchemar. Des dents ont poussé dans tous les sens et pointent vers l’extérieur de ma bouche. D’ailleurs, ce ne sont plus des dents, mais comme des crocs, de taille et de longueur différentes, et qui semblent ne pas avoir de logique dans leur poussée. Sur certains de ces crocs, du vomi et du sang – mon sang. Je sens une nausée remonter et je retourne vers le canapé.
Quand je vais pour m’y affaller de nouveau, plus morte que vive, et couverte de nouvelles cloques purulentes, je vois des petits morceaux blancs par terre, à demi ensanglantés. Lorsque je me penche pour les examiner, je comprends tout de suite ce que c’est. Mes dents. J’ai vomi mes dents en vomissant l’ail et le sang tout à l’heure, et je ne m’en apperçois que maintenant. Je les prends dans ma main et les fixe, horrifiée, pendant quelques secondes.
Qu’est-ce que je fais? Je ne peux pas rester là. Je suis en train de me transformer en quelque chose d’horrible, de dégoûtant, et si Matthieu Hache revient dans cette pièce et me voit comme ça, il m’achèvera. Je ne veux pas mourir, je veux vivre ma vie!
Depuis que je me suis relevée, mes dents arrachées à la main, je commence à me sentir beaucoup mieux. Je crains moins la lumière qui vient de la chambre, mon corps est moins douloureux, et mon regain de santé me donne une puissance et une rapidité jusqu’alors inconnue par moi. Les dents tenues précieusement dans ma main gauche, souvenir de mon ancienne vie, je me dirige à l’extérieur, aussi rapide que l’éclair, aussi discrète qu’un chat – attrapant au passage un chapeau et un imperméable dont le col relevé m’aidera à passer inapperçue dans la rue.
JE NE SUIS APPAREMMENT PAS CAPABLE DE M’EXPOSER au soleil. Quelle idiotie que ces légendes des “nouveaux vampires”! On dirait bien que je ne vais pas briller comme du diamant à chaque rayon, en tout cas. Et j’ai un peu de mal à imaginer Edward Cullen avec la bouche comme la douve du foie dans X-Files – bien que l’idée me donne envie de rire à gorge déployée!
Les cloques de mes mains sont en train de disparaître, pratiquement à vue d’oeil. Je suppose qu’il en est de même pour celles qui sont sur ma figure et mon cou, puisque lorsque je les recherche avec ma main, je ne les sens plus.
La douleur a disparu maintenant – complètement. Je me sens bien, beaucoup mieux qu’avant. Mon corps n’est plus fatigué, je peux marcher, courir, sauter bien plus loin qu’avant, et c’est comme si il n’en avait jamais été autrement. Mon corps semble avoir pris tout seul des habitudes, et j’arrive à utiliser ses nouvelles capacités sans devoir passer par une phase d’apprentissage longue et fastidieuse – tout coule, tout est simple et agréable.
Je me faufile entre les immeubles, là où le soleil ne s’infiltre pas assez pour me faire du mal, en évitant de croiser les passants. Ma célérité et ma toute nouvelle discrétion me permettent de rester invisible à leurs yeux. Je finis par trouver une entrée ouverte vers une vieille cave, où je décide de m’installer pour le reste de la journée, jusqu’à ce que la nuit tombe et que je puisse m’éloigner de ces lieux sans danger.
Le fait que je me sente comme traquée, et que je sois – même si ce sentiment m’était étranger jusqu’à ce moment précis – capable de réagir au quart de tour pour sauver ma peau, me fait m’interroger sur les capacités autres que celles physiques que ma nouvelle condition me procure.
Certes, c’en est fini pour moi du jeu de la séduction, terminé avant d’avoir seulement commencé. Ce n’est pas avec une bouche d’orc que je vais séduire Robert Pattinson ou Tom Cruise! Mais vais-je pouvoir expérimenter d’autres sensations fortes? Celles qu’expérimentent tous les vampires de fiction?
Je me sens un peu ridicule de penser au fait que je ne pourrai plus avoir de conquêtes, ou un mari, alors que ce qui m’arrive est tellement énorme. Qui sait combien de temps de telles pensées vont continuer à s’abattre sur mon moral, combien ces détails vont devenir insignifiants mais me hanter par la même occasion?
La soif est présente, je la sens dans un recoin profond de moi-même, mais elle restera encore muette tant que l’adrénaline de la fuite ne sera pas passée, et qu’une proie ne sera pas suffisamment proche pour tomber sous mes assauts.
LES BRUITS DES MARCHES SONT COMME DES coups de canon dans mes oreilles. Je suis pourtant capable de déterminer que ce sont les pas d’un homme, et qu’il descend normalement les escaliers deux étages au-dessus de là où je me trouve. Tous mes sens sont en alerte, malgré moi. J’anticipe la chasse, j’anticipe le plaisir du meurtre, le plaisir du sang dans ma bouche, et malgré moi j’exulte.
La régularité de sa descente est presque hypnotique, et je me retrouve à ne plus du tout utiliser ma vue. Les sons pulsent dans mes oreilles, et une odeur entêtante me font me balancer de droite à gauche, comme un serpent sous le charme, au rythme de ses pas. Je me penche peu à peu jusqu’à me retrouver accroupie et prête à bondir, tous mes muscles tendus. Il va venir ici, je le sens, je peux presque l’entendre penser. Un instinct animal prend le dessus et mes mouvements se font ceux du cobra et ceux du tigre.
Le bruit que fait ma gorge – un genre de raclement primal – s’éteint, s’étouffant petit à petit, sans que j’aie besoin de faire un effort conscient pour me contrôler, au fur et à mesure que l’homme s’approche à portée d’oreille, et qu’il risque de m’entendre.
Il est juste derrière la porte. L’odeur de son after-shave est puissante, envahissante – et bien que j’aie toujours détesté les gens qui prennent leur bain dans leur bouteille d’eau de cologne, la bave coule de mes lèvres, hors de cette bouche que je ne peux plus fermer.
J’entends les battements de son coeur, le sang qui coulent à toute vitesse dans ses veines, je sens le souffle de sa respiration faire des remous dans l’air et balayer mon visage alors qu’il est de l’autre côté de la porte par rapport à moi.
Sa main est sur la poignée, je le sais avec certitude car elle a bougé de quelques microns, mais il semble s’être arrêté. Un instinct animal l’a-t’il envahi, lui aussi? Un petit signal d’alarme dans sa tête?
Peu importe. Je reste en place, attendant le moment propice pour bondir. Je sais qu’il va entrer, car ses peurs primitives vont être repoussées par son esprit logique, comme cela me serait arrivé il y a encore quelques heures. Je n’ai pas besoin de réfléchir à cela, je sais que c’est comme ça – un genre de conscience vampirique collective, peut-être?
Mon cerveau tourne à cent à l’heure, comme j’ai pu l’expérimenter pendant quelques heures avant l’arrivée de l’homme. J’ai appris les ficelles du vampirisme, les plus basiques mais aussi les plus utiles. J’aurai le temps d’en apprendre plus dans les quelques siècles – millénaires, si je m’y prends bien – de mon existence. Qui sait, je suis peut-être immortelle?
Pour l’instant, je ne veux plus penser. Mon corps se traîne en avant de lui-même, et je me laisse aller à la danse du prédateur. Quand bien même je souhaiterais m’en empêcher, je crois bien que je ne le pourrais pas tant la soif est grande et l’odeur du sang qui pulse dans ses veines remplit mes narines et me fait saliver. Par terre, de longs filets de bave coulent sans discontinuer, pendant que j’attends mon heure, accroupie dans ma flaque de bave.
À peine la porte s’entrouvre-t’elle que je bondis en avant. En moins d’une seconde, je suis sur ma proie. Il n’a même pas encore réalisé que je l’ai déjà éclaté à terre, et j’entends un crac satisfaisant lorsque son dos touche le sol. Il glisse sur deux mètres vers la gauche, laissant une traînée de sang sur le sol pour marquer son itinéraire. Il n’a même pas eu le temps de pousser ne serait-ce qu’un soupir.
Mes dents semblent avoir leur vie propre, et je sens quelque chose bouger dans ce qui me sert de bouche. Lorsque je porte ma main vers elle, je les sens se réorganiser et se désorganiser à nouveau, un peu comme les anémones de mer que le courant fait balloter. Cela doit être un mécanisme pour contenir mon excitation – au lieu de me frotter les mains, mes dents se frottent entre elles. Ça me fait penser aux insectes, et un peu au film Predator, ce qui ne m’enthousiasme guère. Mais tout ça, ce sont des pensées de ma vie d’avant. Je sais que je m’habituerai à ces nouveautés qui font maintenant partie de moi.
Je suis étonnée de la facilité avec laquelle j’accepte mon nouvel état, alors que, il n’y a que quelques heures, j’étais horrifiée par les changements de mon corps. Apparemment, mon cerveau aussi a subi des mutations, et je ne me préoccupe plus de mon apparence, du bien et du mal. Je ne sens plus que cette envie de tuer, ce besoin d’étaler le sang, de jouer avec les tripes de ma victime.
Ça y est, ses yeux s’arrondissent enfin et trahissent sa frayeur quand enfin il arrive à me voir. Ma gorge s’est remise à faire des petits bruits et claquements, ce qui m’amuse beaucoup car je trouve qu’ils ressemblent au bruit que font les aliens dans le film éponyme. En tout cas, je bave bien plus qu’eux! Ma salive coule en filets sur la tête du pauvre gars avec qui je vais repeindre la cave.
Entre crise de panique et crise cardiaque, je le sens qui se prépare à crier et appeller à l’aide. En un mouvement rapide, j’attrape sa langue, que j’arrache et jette un peu plus loin. Le bruit de sa chair qui se sépare fait un bruit très agréable dans mes oreilles.
Il se roule un peu d’agonie. Il faudra que je veille à être un peu plus discrète à l’avenir si je ne veux pas avoir trop d’ennuis avec les chasseurs de vampires – encore une information que je tire de mon subconscient de vampire sans doute! Mais pour l’instant, je n’ai qu’une seule envie: mordre à pleines dents dans cette gorge fragile, et me gorger de sang et de tissus humains.
Comme je me penche sur lui, il essaie de me repousser, mais je suis devenue très forte. Depuis que le moindre mouvement ne me tire plus des cris de douleur, j’ai pu m’habituer à utiliser mon plein potentiel, et ma rapidité ainsi que ma puissance sont phénoménale. Je lui brise trois doigts en attrapant sa main, et il gargouille sa douleur, résigné, pendant que je me repais de lui.
Pendant mon repas, j’apprends beaucoup de choses sur lui. Son nom, ses goûts, le nom de ses amis, de sa famille… Mais surtout, j’ingurgite ses connaissances, ses compétences. Je rejette tout ce qui ne m’est pas utile, en particulier sa dernière pensée pour sa fille Julie, un petit bouchon de deux ans aux boucles blondes et grands yeux bleus. Je n’aime pas son regard triste et fixe pendant que je mange son papa.
C’est Stephen King qui a dit: